La Pire Espèce et la possibilité de créer sans contrainte.

La semaine passée, le journal Le Devoir s’est entretenu avec plusieurs personnes du milieu culturel sur la politique actuelle et future dans ce domaine sur différents niveaux : l’offre et la demande, le financement, l’éducation … De très belles choses sont ressorties de tout ça . Un petit coup de cœur pour le coup de gueule de Olivier Choinière , voici un petit extrait :

 » Sur la politique de 1992 et ses conséquences sur la création. Le concept d’industrie culturelle a imposé au milieu artistique des modèles d’affaires qui ont mis la rentabilité au cœur de la création. Ce principe a ses exigences qui doivent forcer l’artiste à se poser sincèrement la question : est-ce qu’il crée parce qu’il a quelque chose d’important à dire ou parce qu’il doit nourrir sa structure (et obtenir d’autres subventions) ? Nous cherchons à rentabiliser une chose qui ne peut pas l’être. Une salle comble ne couvre pas toutes les dépenses de production. Il faudrait, pour cela, vendre les billets trois fois plus cher.

Cette course au financement, pour réduire le prix de ces billets, réduit le temps de la création. Les créateurs produisent le plus vite possible, les diffuseurs diffusent le plus possible, avec pour résultat une offre culturelle qui explose… de spectacles pas tous prêts à être diffusés. Mais les salles doivent remplir leur quota.

L’École nationale de théâtre du Canada enseigne aux futurs directeurs de production à faire entrer tout le processus de répétitions en seulement 12 semaines ! Incroyablement, nous réussissons à faire des produits de « niveau professionnel », mais au prix d’un résultat qui reste de manière générale très consensuel, parce que nous n’avons pas le temps de remettre en question les acquis, les clichés, de briser (en nous) le consensus, de percer la surface des choses, afin de creuser et de trouver une forme et un propos véritablement personnels, potentiellement subversifs et dangereux. ».

 

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Nous pouvons applaudir la justesse de ces propos … oui oui justesse, parce que, personnellement, je trouve qu’il n’y a pas de nuances à apporter. La création ( dans le spectacle vivant en tout cas) ressemble plus à une course contre la montre qu’à une mise en oeuvre d’un geste artistique. Lors de ma participation au Micro-festival de Marionnettes Inachevées, j’avais ressenti un enthousiasme profond pour cet évènement qui donnait le temps (référence ici). Quelques jours plus tard, ma joie est toujours présente, mon admiration  la même et mon sourire s’agrandit après ma semaine d’étude auprès de La Pire Espèce.  Compagnie de théâtre d’objets  implantée depuis bien longtemps à Montréal, La Pire Espèce  une gang de passionnés, passionnants qui offre des spectacles superbes autour de l’objet. Cette année, elle s’est, je cite, « offerte  » des études. Le principe : durant une semaine (une semaine et demi) des artistes invités viennent travailler ensemble autour d’un sujet. Pour la dernière étude, nous étions tous réunis (comédiens, marionnettistes) pour réfléchir sur la marionnette à gaine. Imaginez, trois groupes de trois à quatre personnes, improvisant en marionnette à gaine afin d’explorer toutes les possiblités de cet objet. Quoi, c’est le seul but ? L’exploration. Pas de spectacle final? Et oui ! Pas de pression de résultats, seulement la découverte, l’approfondissement de notre art et le travail avec nos collègues (et ainsi par la même occasion la connaissance de l’autre à travers notre art).

Ce type de résidence ne devrait pas être un luxe mais une chose commune à chacun. D’une part parce qu’avec ce temps, nous apprenons à nous connaître, nous collègues, à travers le travail et non autour d’une bière de Première. D’autre part, parce que nous nous permettons d’aller plus loin et donc de certainement découvrir des propositions plus profondes. Auteurs, comédiens, marionnettistes, danseurs, concepteurs d’éclairages , de son, scénographes … nous avons tous besoin de temps parce que l’art c’est la maturité, parce que créer un spectacle est un gros travail qui ne peut se résumer à 12 semaines (et encore, parfois 12 semaines c’est un gros luxe).

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La course à l’argent semble faire partie du quotidien de tous les secteurs, j’en suis consciente. Néanmoins, il semble que les nombres recherchés ne soient pas tous les mêmes. Parler en milliers de dollars n’est pas la même chose qu’en millions de dollars … Mais je ne m’attarderai pas là – dessus. Nous sommes tous conscients que de riches secteurs empiètent sur l’éducation, la santé et la culture (un merci à cet étudiant à l’université de Laval et son gentil discours  ahahah … le lien ici ). Il me semble que ces trois derniers secteurs ne devraient pas payer pour les autres parce que ce sont trois choses ESSENTIELLES à l’avenir. Pour nos enfants mais aussi pour nous. S’ouvrir au monde c’est s’enrichir (intellectuellement mais posons-nous la question du côté financier), comprendre et avancer ensemble. Donnons une éducation complète à chacun et offrons des spectacles  de qualité. Mais … sans temps nous ne pouvons créer avec maturité et donc « en profondeur ». Laissez – nous un court espace pour souffler parce que faire travailler son esprit, c’est une masse à faire !

 

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Un grand gainiste français, Brice Coupey

 

Le Micro-Festival sera de retour dans deux ans, les études de la Pire Espèce représentent 4 à 6 semaines dans la saisons 2015-2016 . Ma joie fut grande de participer à ces deux évènement MAIS concrètement, je peux dire que je fais partie d’une infime minorité chanceuse d’avoir pu connaître cette expérience et qu’elle ne représente même pas une goutte d’eau dans l’océan. (pour ceux qui le souhaite, je vous conseille les très beau retour sur notre semaine d’études à La Pire Espèce de Catherine Voyer-Léger, auteur en résidence , cliquez ici)

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